mardi 13 mars 2018

Le problème Cantat

Le rock est parsemé d'histoires tragiques, et parfois sordides. C'est le cas pour Noir Désir et plus particulièrement pour Bertrand Cantat, son chanteur, idole des révoltés, chantre d'un rock alternatif français brillant et intelligent. Chanteur charismatique, belle gueule, porte-parole de tous ceux qui n'acceptent pas le système, Bertrand Cantat n'était qu'un homme comme un autre, avec ses failles et il a un jour commis l'irréparable : tabasser sa compagne, Marie Trintignant, une actrice qui était un peu, comme lui, l'incarnation d'une certaine forme de rébellion à l'ordre établi. Il l'a frappée, et il l'a laissée mourir. On ne reviendra pas sur sa culpabilité, elle a été prouvée. Il a été condamné en conséquence, trop peu selon certains, mais ce n'est pas le sujet : la justice est passée, et il a purgé sa peine.

Mais depuis plusieurs années, la pilule ne passe pas. Aujourd'hui ce sont surtout les féministes, qui ayant le vent en poupe s'agitent dans tous les sens, voulant interdire à Cantat de continuer à chanter et à se produire sur scène. Mais il n'y a pas que les féministes à vouloir renvoyer Cantat dans l'ombre, il y a aussi de nombreux ex-fans, et toute une multitude de gens, pro ou ignorants de Noir Désir.



Bertrand Cantat a publié sur Facebook une réponse à cette nouvelle tempête qui lui souffle dans la gueule, et sa lettre m'interpelle, car une phrase est, à mon sens, profondément à côté de la plaque. Je suis très étonné, d'ailleurs, que depuis tout ce temps, personne n'ait réussi à mettre des mots sur le "problème Cantat", qui me semble évident. On a d'un côté de gens qui disent "il a payé sa dette, il est normal qu'il continue à chanter", et d'autres qui disent "il a tué quelqu'un, il n'a plus le droit de chanter, peu importe qu'il ait payé sa dette ou non". C'est quand même un poil plus complexe que ça.

Précisons d'abord que je n'ai rien contre Bertrand Cantat, je ne fais pas partie de ces furieux qui voudraient bien sa peau (oui, je sais on vit une époque en noir et blanc ou si on n'est pas pour on est contre, mais je résiste, tant pis si des abrutis ne comprennent pas ce que je veux dire). Son histoire a rendu tout le monde malheureux et n'a fait que des victimes : Marie Trintignant, sa famille, la seconde femme de Cantat dont le suicide est sans doute lié à toute cette histoire, les fans de Marie Trintignant, mais aussi les membres de Noir Désir, qui ne s'en est pas remis, et enfin les fans de Noir Désir. L'échelle n'est pas la même pour tous, bien sûr, mais on a envie de dire "quel gâchis". Un vrai sentiment d'écoeurement.

Non, la vraie question qui se pose ici est : "A-t-on vraiment payé ses fautes si l'on a payé sa dette à la société ?". Peut-on, après avoir purgé sa peine, redevenir blanc comme neige, on tire un trait et on oublie le passé ? La réponse est très souvent négative, et elle ne l'est pas seulement pour les coupables : elle l'est aussi pour les victimes d'erreurs judiciaires, avec les proches, la famille, les amis, parce qu'on n'efface pas la mémoire collective, le trauma, les soupçons, le souvenir, et surtout on n'efface pas l'absence : Marie Trintignant est morte, elle n'est pas réapparue quand Cantat est sorti de prison. Cela suffit à entretenir le souvenir, et ça l'entretiendra tant que son meurtrier sera vivant, car sa simple existence, la simple mention de son nom, rappellera immédiatement ce qui s'est passé à tout le monde, dette payée ou pas.

J'ai voulu à mon tour réagir car j'ai trouvé une phrase gênante dans la lettre de Bertrand Cantat : quand il écrit "au même titre que n'importe quel citoyen". Mais non Bertrand, tu n'es pas n'importe quel citoyen, il est bien là le problème ! Tu as été un héros, et ça tu ne pourras jamais l'enlever des mémoires. Les gens ont le sentiment d'avoir été trahis, car un héros, par définition, est pur et infaillible, il gagne tout le temps, c'est un modèle. Un héros ne trahit pas ceux qui croient en lui, et tu ne pourras rien y changer : tu nous as trahis, même si c'est malgré toi. Tu es un personnage public, et tant que tu resteras public, tu susciteras la douleur, même si tu te mets à chanter l'amour, la repentance, les petits oiseaux ou que sais-je. Tu réveilleras toujours les souvenirs de Marie, que tu le veuilles ou non. La question n'est pas de savoir si tu as payé ta dette, la question est de respecter une forme de pudeur vis à vis de toutes les victimes collatérales, et je ne parle pas que de la famille proche mais de tous ceux qui ont acheté tes disques : en te faisant discret, car c'est la seule façon de te faire oublier et par conséquent - attention je mets des guillemets - de te faire "pardonner".


Mais ce n'est pas nouveau, cette situation, on a des exemples : dans l'affaire d'Outreau, plusieurs accusés ont ensuite été déclarés innocents. Idem dans l'affaire Grégory Villemin. Idem dans l'affaire Patrick Dils. Que sont devenus tous ceux qui ont été accusés un jour à tort avant d'être absous ? Ils ont refait leur vie, ils ont déménagé, quitté leur région, ils sont repartis de zéro loin, ailleurs, en tout anonymat. Beaucoup ont perdu leur épouse, leurs amis, la garde de leurs enfants et malgré tout cela ils sont innocents. Et puis on pourrait aussi évoquer tous les artistes qui ont épousé la cause de Pétain pendant la deuxième guerre mondiale. Leur souvenir est encore douloureux 80 ans après, les soupçons pèsent toujours, et pourtant on ne parle que de leurs idées, alors qu'ils n'ont jamais tué personne. A l'issue de la guerre, on a ainsi exécuté un écrivain comme Raymond Brasillach, qui n'était qu'écrivain et journaliste et qui n'a jamais tué personne, même s'il diffusait ses idées nauséabondes dans ses articles. Est-ce juste ? Céline quant à lui a vu sa carrière terminée après-guerre, même si on peut encore l'admirer pour "Voyage au bout de la nuit", est-ce plus juste ?


Alors toi, qui a VRAIMENT tué quelqu'un ? Tu ES coupable, et tu voudrais que tout redevienne comme avant ? On sait bien que tu as payé ta dette, et on ne peut pas t'en vouloir d'être sorti de prison et de vouloir continuer ta vie, non, mais on peut t'en vouloir de vouloir continuer à faire "ton métier", car ce n'est pas un métier comme les autres : tu es musicien, c'est-à-dire "homme public", "idole", "star". Non. Ce n'est plus ton métier, et tu devrais en changer pour quelque chose de plus discret. Un musicien, ses chansons passent à la radio, on l'entend de loin, de très loin, et partout, tu ne peux rien y faire. Et il est difficile de se boucher les oreilles pour ne pas l'écouter : rien de plus agaçant que devoir supporter un morceau de musique que l'on n'aime pas, alors quand celui-ci ravive le souvenir d'un meurtre, de la trahison de l'un de ses héros, c'est encore pire, est-ce que tu peux comprendre ça ?

Tu ne pourras jamais dissocier ton art de ton geste fatal tant que tu te rappelleras à notre souvenir, c'est comme ça, personne n'a un bouton "rewind" dans le cerveau. Tu n'existes plus car tu t'es dédoublé : il y a le Cantat chanteur de Noir Désir, génial quand il chante "Un homme pressé" ou "Tostaki", et puis il y a son double maléfique : toi. Le premier est mort, il ne reste que le deuxième, personne n'y peut plus rien, tu ne peux pas revenir en arrière.

Fais de la peinture, écrit un bouquin, devient mécano ou agriculteur, fais ce que tu veux mais tu ne peux plus être un homme public, contrairement à tout musicien dont c'est le but premier : se produire devant un public ou vendre un disque à son nom. Réfléchis à ce que tu veux, il y a deux possibilités : si tu prends la bonne décision, dans 30 ans, quand tu seras vieux, peut-être que l'on pourra dire "pauvre Cantat, il a dû interrompre sa carrière mais c'est tout à son honneur d'avoir su se faire discret". Sinon, on risque de dire "ce type nous a emmerdés pendant des années à s'accrocher à tout prix à son passé, c'était insupportable car c'était comme s'il retournait sans cesse le couteau dans la plaie, à chacun de ses passages tout le monde en parlait". A toi de faire un choix et crois-moi, je suis un modéré comparé à ceux qui voudraient bien te refaire un procès ou te clouer au pilori, je t'aime bien car j'ai bien conscience que tout le monde peut déraper un jour sans être forcément un salaud ignoble, mais te voir sur scène, entendre un de tes morceaux à la radio ou simplement savoir que tu te produits en concert, guitare à la main, crée en moi un profond sentiment de malaise. Tu n'as plus ta place dans l'espace public, accepte-le simplement et modestement, passe à autre chose, et tout ira mieux pour tout le monde.

jeudi 8 mars 2018

C'est la journée des meufs, et L7 se reforme

1991


Je n'ai pas connu le mouvement punk, j'étais trop jeune. Je m'y suis plongé 5 ou 6 ans plus tard, après avoir formé mes oreilles naissantes avec la "new-wave" au sens large, où on l'entendait à l'époque, et un peu de hard-rock, comme tout collégien rebelle qui se respectait (plus quelques errances bien naturelles quand on a 14 ans).

A partir de 1985/1986, j'étais devenu incollable sur l'actualité de la musique anglaise, je les connaissais tous, tous ces groupes habillés de noir aux cheveux hérissés. Anglais, donc, Français aussi un peu, mais quasiment pas Américains, il n'y avait rien hormis les B52's, Devo ou les Dead Kennedys. Et on s'en foutait.

Je n'avais pas vécu la vague punk, mais j'étais très à l'aise avec le post-punk, la new-wave, les nouveaux romantiques, les gothiques et tous ces mouvements interdits dans le monde des gros beaufs.
Il fallait bien que je me rattrape, n'ayant pas vécu le punk de tout près : car je ressentais bien, profondément, que j'avais loupé quelque chose. Et ce n'est pas parce que je m'étais bien rattrapé en m'acharnant à redécouvrir le moindre album ou single sorti entre 1976 et 1978 (après, on tombe dans la "new-wave") que je pouvais combler ce manque : être passé à côté de l'extraordinaire vent de liberté qui avait dû s'emparer de toute la jeunesse d'alors, du moins c'est ce que j'imaginais, au travers de tous les témoignages que je collectionnais.

Il fallait bien que je vive avec ce sentiment d'être arrivé trop tard, et je pouvais m'en contenter car il y avait quand même de sacréments bon trucs à se mettre sous la dent au milieu des 80's : New Order, The Cure, Siouxsie & The Banshees, Echo & The Bunnymen, Bauhaus, un peu plus tard The Smiths, That Petrol Emotion, etc.Seulement voilà : l'excitation ne dura pas très longtemps. A partir de 1987/1988, on commençait à sacrément s'emmerder, avec tous ces groupes qui soit se la pétaient, soit larmoyaient en permanence. The Mission et tous ces machins chiants comme la mort, je me demande aujourd'hui comment j'ai pu aimer ça.

1989, c'est sans doute le moment où tout s'est joué : soit vous passiez du bon côté, le "côté obscur de la force", soit vous vous vautriez dans votre ennui désespéré mortel et pleurnichard ("Ian Curtis, mon héros, Robert Smith, ma muse").
Le bon côté, il commençait à donner des coups d'épaule pour enfoncer la porte : les Pixies, par exemple, ce groupe étrange et rigolo, très inhabituel, venu de ce grand pays vide qu'étaient les USA, ou les DJ's d'Angleterre qui faisaient de la house music avec un sourire jusqu'aux oreilles et des yeux éclatés par les pilules d'ecstasy.
Il fallait être curieux pour s'y intéresser parce que c'était relativement éloigné de ce qu'on avait l'habitude d'entendre, et courageux aussi, parce qu'il fallait du coup assumer une certaine solitude par rapport à ses potes. Sans compter le look : comment s'habiller en noir quand on se met à la house ?

J'ai eu ma petite remise en question, car je sentais qu'il se passait quelque chose. C'était difficile à percevoir, mais il y avait un truc excitant, quelque chose de latent. Et puis tout s'est enchaîné très vite : Killing Joke est revenu de sa mièvrerie en pondant un album brutal en 1990, alors que les Pixies jouaient maintenant dans des stades et que l'extrême sauvagerie doublée de leur j'm'en foutisme rigolard m'envoyaient au septième ciel. Avec un an de retard, j'ai découvert avec stupeur l'extraordinaire "Daydream Nation" de Sonic Youth, puis le single dont tout le monde parlait, celui d'un groupe de Seattle, Mudhoney, "Touche Me I'm Sick", et d'un seul coup il n'y avait plus qu'un nom sur toutes les bouches : Sub Pop. On écoutait de la "sub pop" avant de parler de noise ou de grunge, et sans attendre ce fut au tour de Nirvana et "Smells Like Teen Spirit".

Et j'ai vécu mon mouvement punk.

Une vague immense, un tsunami, j'imagine qu'on a tous ressenti à ce moment-là le même phénomène qui s'était produit avec le punk : tous les jours sortait un nouveau groupe, un nouvel album, un machin qui vous sciait les jambes : des Etats-Unis (TAD, Soundgarden, Hole, Babes In Toyland, Jesus Lizard, Helmet, Ministry, Nine Inch Nails, Pavement, Love Battery, Cows, Unsane, Dinosaur Jr, Sebadoh, Boss Hog, Hammerhead, Prong, Seaweed...) mais aussi d'Angleterre (Ned's Atomic Dustbin, P.J. Harvey, The Future Sound Of London, Shamen, Curve, Ride, Lush, Fatima Mansions, Silverfish, Teenage FanClub...), voire de France (les Thugs, Welcome To Julian, Planete Zen, Diabologum, Skippies, Sister Iodine, Skippies, Cut The Navel String, Sloy...) ou de... Suisse (Young Gods). D'un seul coup, terminée la musique des années 80, terminées les coiffures gothiques, un vent de liberté soufflait partout et si vous n'en faisaiez pas partie vous étiez aussitôt un ringard, un has-been, et vous alliez le rester.

On ressentait cela profondément, quelque chose qui vous unifiait, qui vous portait, qui vous rendait différent, unique, privilégié : on croisait nos semblables dans des concerts de plus en plus remplis, animés, hystériques, bref magiques, on vivait l'Histoire en direct, avec la conscience aigüe de participer à un événement marquant de la grande saga du rock.




1995


Le mouvement s'est éteint, même si quelques groupes ont subsisté, même si d'excellents albums ont encore vu le jour. Tout s'est arrêté, grosso modo, avec la mort de Kurt Cobain. L'enthousiasme s'est éteint : on avait perdu. Et tout le monde a perdu la foi. On s'est repliés vers soit, le big beat, le breakbeat, la jungle et le trip-hop  arrivaient, des musiques paradoxalement moins festives même si elles faisaient les beaux jours des boîtes de nuits, car elles étaient beaucoup plus centrées sur soi : on dansait mais on dansait seuls, que ce soit avec les grands noms comme Chemical Brothers, Fatboy Slim, Underworld, Laurent Garnier ou n'importe quel DJ (Shadow et autres).




2018


Quelques groupes se sont reformés. Soundgarden, Sebadoh, Ride, Pixies, Lush, la plupart n'ayant pas réussi à franchir le cap de l'album unique ou du simple EP. Car comment retrouver l'enthousiasme quand les autres ne sont plus là, que la seule communauté subsistante est constituée de gens de 40 / 50 ans qui vivent sur le souvenir ? Toute commémoration, aussi réussie soit-elle, reste une commémoration.

Depuis 1991, de l'eau a coulé sous les ponts. Il y a eu d'excellents groupes, et toujours une actualité excitante. Mais pas de tsunami, pas de vague qui vous emporte. Trop de styles différents, trop de main-mise des médias et des maisons de disques. Alors on se contente de petites vaguelettes, éparses, propulsées par des groupes différents, ni au même moment ni au même endroit ni dans le même style. Tant pis, c'est déjà pas si mal.

Il y a quelques jours est sorti un nouveau single de L7, fabuleux groupe à la discographie sans faute, et le single est génial et aussi mordant qu'à l'époque où je découvrais Wargasm sur une cassette promotionnelle (vous savez, ce truc en plastique avec une bande magnétique), cassette que j'ai utilisée pendant 10 ans alors que j'achetais les albums suivants (et précédents) en CD, avant de récupérer les morceaux sur Napster (voyez Wikipédia si vous ne savez pas de quoi il s'agit) et de les graver sur un CD. Aujourd'hui ils sont sur Deezer, ça me suffit amplement.




L7, quoi de mieux pour rendre hommage aux femmes dont c'est "la journée", comme m'y incite Facebook en me demandant qui sont les femmes qui m'inspirent et que j'admire ? L7 (il y en a d'autres), quatre nanas sauvages toutes guitares dehors, quelque part entre hard rock, punk et grunge (pléonasme), quatre riot grrrls même si on ne les a jamais classées comme telles, quatre filles dont les six albums studio me tiennent compagnie depuis trente ans. Vivement le prochain.

"Get out of my way or I might... shove
Get out of my way or I'm gonna... shove"
(Shove)

Everglade



Andres



Pretend We're Dead
Le single qui les a fait connaître au monde entier



I Came Back To Bitch
Le nouveau single. Elles assurent à 50 balais non ?

mercredi 7 mars 2018

ECOUTEZ-MOI : Bagarre va vous casser la gueule !

Dans la carrière d'un journaleux musical (oui j'ai commencé il y a très longtemps, comme tous les musiciens ratés), on se prend de temps en temps des bonnes baffes dans la gueule, et le propre dudit journaleux est de reconnaître qu'on peut aimer des choses qui ne sont pas de son registre habituel.
Quoique.

Bagarre a tout pour déplaire : ils sont jeunes (beurk), il y a de l'autotune sur les voix (bleuark), il y a du R'n'B dans leur musique (bleubleuark blurp), et ils portent d'immondes survêtements avec des chaînes en or (trumpsarkozylepenwauquiez).

Et pourtant. Quelle baffe.

D'abord, il y a un SON. Hénaurme. Et puis il y a de la morgue, de la froideur, du dédain, même quand ils chantent la danse, l'amour et le soleil. Il y a aussi une myriade de gimmicks qui font penser à la house des 80's, à l'electro des 90's, au big beat, à la dance, au reggae ou au trip hop, à tout ce que la musique électronique indie a produit de meilleur.
Enfin, il y a un vrai concept artistique, complet, du look (ces survêts et ces chaînes en or, c'est pas possible, dites-mi que c'est un concept ?) aux vidéos, bizarroïdes, étranges, pour ne pas dire carrément malsaines.

Quant au paroles, votre serviteur qui d'habitude s'en fout comme de l'an 40, elles dénotent d'un réel talent, sinon poétique, du moins évocateur. Bagarre parle d'amour via la perte, via l'onanisme féminin ou via les sites porno, Bagarre parle de mort, de béton armé, de vie sans goût, de larmes, d'angoisses ou d'errances.



Et c'est sans doute ça qui est le plus attirant chez eux : Bagarre est un groupe qui ne cherche pas à "avoir l'air". Ils sont libres, ou du moins ils gueulent leur désir de liberté avec violence, douleur, brutalité et honnêteté (et un brin de provoc' aussi !). Loin de tous les clichés auxquels on a l'habitude, que ce soit avec de la musique de danse ou toute la soupe RnB qui pollue les ondes des radios à longueur de journée.

Que de vieux cons comme moi (et d'autres de mon grand âge, j'ai les preuves) soient fascinés par leur musique, leur attitude et leur image s'explique donc aisément : Bagarre sont les dignes héritiers du punk, de la cold-wave, de l'électro-clash ou de tout ce que le rock a produit de plus sincère et révolté, peu importe le style, depuis 30 ans.

On espère qu'ils plairont autant à la jeune génération qu'à la mienne, et surtout pas qu'ils seront trop bizarres pour les jeunes ni trop jeunes pour les vieux.
Ecoutez Bagarre, oubliez vos a priori, écoutez-les vraiment, avec votre âme, sous peine de devenir vraiment des vieux cons, car Bagarre, c'est la liberté, tout simplement. D'ailleurs le premier morceau l'énonce clairement, le martèle sans répit : "Ecoutez-moi, écoutez la querelle - Bagarre, couleur pastel ... Sur le fil de la lame pas-à-pas progresse l'alarme".

BAGARRE : Club 12345 (les Editions Entreprises)



 
Danser seul ("12345")


 
Béton armé ("12345")


 
Ris pas (EP 2015)

 
Bonsoir (EP 2015)

mercredi 14 février 2018

Le meilleur groupe d'électro japonaise actuel a encore frappé fort

Quand je dis "electro", on est dans le sens premier du terme : electro, pour électornique. Synthétique. Claviers, bip bip, tut tut. Lihappiness, c'est son nom, a sorti 4 albums depuis sa création, mais hélas, hormis sur bandcamp vous n'en trouverez pas vraiment de traces.

Or si le contexte musical actuel doit bien nous apprendre quelque chose, c'est que les disques édités par les maisons de disques, avec attachées de presse, chroniques dans la presse et tutti quanti , c'est bien fini. La vraie musique, elle se fait de façon totalement indépendante, dans le plus pur DIY, car c'est tout simplement possible, et facile. Seule la promotion reste le privilège de ceux qui ont de l'argent et des relations.

Bref. Lihappiness est le projet d'un Japonais de sexe masculin, un mec tout seul qui fait son truc tout seul, comme un grand, et qui le fait avec une originalité, une passion et un talent phénoménaux.
Lihappiness a digéré ce qui s'est fait de mieux en matière d'électro depuis les années 80, sans oeillères et en piochant dans tous les styles.
Le résultat ? Il est unique.

J'en ai déjà parlé dans ce blog, aussi je ne reviens dessus que pour évoquer son dernier album, War Anthems, qui est aussi et sans doute, le meilleur.

Commencez par le 4ème titre, le destroy War Games, poursuivez par le tube de boîte de nuit Invasion Funk et enchaînez avec le génial Suicide Mission et son piano house-music, je vous garantis un sourire jusqu'aux oreilles et de la bonne humeur pour le reste de la journée.



Allez je vous mets quand même une vidéo extraite de l'avant-dernier album, parce que je sais que vous êtes de gros flemmards, et parce que c'est moi qui l'ai faite, aussi (je voulais en faire une pour un titre du dernier, mais je manque de temps). Et voyez l'interview de ce jeune homme dans Prémonition et vous saurez tout sur Lihappiness !



Les meilleurs albums de 2017 vus par un vieux de 50 ans

Quel titre provocateur hein, mais c'est pour être bien indexé dans les moteurs de recherche, sinon personne ne lit ce foutu blog dont je ne fais quasi aucune pub, c'est amusant ce sentiment d'écrire dans le vide juste pour soi-même.

Bon ça fait des années que je me dis que je dois faire mes best-of année par année jusqu'à l'aube des temps, les quinze dernières années sont prêtes et en attendant de m'y replonger voici celui de l'année 2017. En février c'est bien, ça laisse un peu de recul, mais de toutes façons il y aura peut-être des trucs sortis fin 2016, l'art du best-of étant tellement fluctuant et incertain...

Classer les albums est extrêmement difficile, donc je ne le ferai pas, voici les dix meilleurs dans le désordre, suivis d'une liste des disques susceptibles de venir ponctuellement déranger cette liste de dix.

Oubliez les Inrocks et tous ces gens qui vous font croire qu'ils savent de quoi ils parlent ! Ecoutez un mec qui a vraiment vécu tout ça de près depuis 30 ans ! Soyez curieux ! Il n'y a pas de bonne culture, il n'y a que la sienne propre, sans a priori et sans écouter personne, et surtout pas ceux qui reçoivent des disques qu'on leur demande de chroniquer ! Nom de Dieu !!!


Josefin Öhrn + The Liberation : Mirage
Du psychédélime noirâtre répétitif venu de Suède, et un album que je n'ai pas cessé d'écouter tout au long de l'année. Et quand Josefin chante en français, je kiffe !



Spectres : Neck
Ils sont relativement rares les bon groupes de noise, aujourd'hui. La plupart sont des héritiers de My Bloody Valentine, et leur musique reste mélodique. Spectres va plus loin, et plonge allégrement dans des climats malsains et parfois inaudibles. Mais quelle puissance ! Quant à leurs vidéos... euh...



Fufanu : Liability
On repart vers le froid, et carrément loin : en Islande. Manifestement ces braves petits gars ont été marqués par les années 80, et leur mélange de pop new-wave électro post-punk nous donne une musique assez étouffante, aux ambiances bizarres, comme si on avait posé un filtre opaque sur des tubes FM. Etrange mais possédé.



Tristesse Contemporaine : Stop and Start
Ils vivent en France mais sont suédois, japonais(e) et anglais ! En dépit du titre, rien de triste dans leur musique, mais un post-punk très sombre, minimaliste, froid et répétitif, sec comme un coup de schlague. On a toujours été bons dans ce registre en France, ça doit être l'ambiance du pays qui fait ça.



Cherry Glazer : Apocalipstick
Groupe féminin "post-grunge" dira-t-on, avec des filles qui savent manier des guitares, et mêler impeccablement de chouettes mélodies avec juste ce qu'il faut de colère et d'émotion. Un disque qui n'avait l'air de rien passée la première écoute, et puis je me suis surpris moi-même à le réécouter sans arrêt, en me disant à chaque fois "il y a un sacré truc là-dedans". J'ai pas trouvé quoi, mais je ne m'en suis toujours pas lassé !



Teenanger : Teenager
Avec Tristesse contemporaine et Century Palm, ils pourraient être dans le trio de tête, franchement. Ces gars ont digéré à merveille tout ce qui s'est fait de mieux en post-punk glacial, en droite lignée des excellents Australiens de Total Control dont le dernier album a failli figurer dans ce top (mais l'ayant découvert début janvier il sera dans mon best-of 2018)



Century Palm : Meet You
Voir Tristesse Contemporaine et Teenanger pour l'ambiance et la musique. C'était leur unique album, car a priori le groupe n'existe plus, ce qui est vraiment extrêmement dommage, car ils sont bourrés de talent. Génial, tout simplement.



Beaches : Second of Spring
On part maintenant en Australie (décidément ce classement est très international) : Beaches (à ne pas confondre avec The Beaches) en est à son troisième album, dans le genre psyché cotonneuse mais avec un son plus dur que Josefin Öhrn (on pense un peu à Loop, le fameux groupe de la fin des eighties). Leur meilleur album, enivrant, tendu et noirâtre....



Inheaven : Treats
Déjà évoqué dans ma note précédente, ces clones de Nirvana sont beaucoup moins clones qu'ils en ont l'air si on oublie certains riffs et sons de guitare. Une série de tubes incroyables, voilà ce qu'est cet album. "Treats" envoie du bois, comme on dit, sans laisser une seconde de répit à l'auditeur, on déguste tout ça gloutonnement et à la fin on est tout secoué... pour mieux recommencer.



Wolf Alice : Yuk Foo
Là aussi évoqué précédemment, Wolf Alice avait déjà sorti un premier album pas vraiment marquant, mais ils ont réussi ici à faire exploser tout leur talent. Ils savent tout faire : de la pop légère, de la pop expérimentale, de la shoegaze, du punk déchaîné, bref on est sans arrêt désarçonné et à chaque fois bigrement séduit (oui j'ai utilisé l'adjectif "bigrement", ça vous gêne ?).



et aussi :

Cheveu & Group Doueh : Dakhla Sahara Session : brillant exercice du groupe français le plus original de ces dernières années, en compagnie d'un groupe... du Sahara Occidental. Unique, fascinant, étourdissant.

The Moonlandingz : Interplanetary Class Classics : album complètement barré de pop psychédélico-gothico-expérimental. Assez jouissif, d'autant qu'on pense parfois à Love & Rockets.

The New Pornographers : Whiteout Conditions : de l'ultra-pop avec des mélodies extra, des choeurs, il n'y a que des anglais pour réussir ce genre de musique... mais ils sont Canadiens, ils existent depuis 20 ans et c'est leur septième album, à ne pas manquer.

Moon King : Secret Life : deuxième album de Daniel Woodhead, un Canadien, de la brillante shoegaze à fleur de peau qui ravira les fans de Lush et co

Dutch Uncles : Big Balloon : le renouveau de la new-wave, d'une une new-wave précieuse mais pas ampoulée, lyrique mais pas chiante, pleine de sensualité et de fragilité, bref très actuelle.

Madonnatron : Madonnatron : groupe féminin pas très loin des Moonlandingz, un nom rigolo, et une première moitié d'album fascinante d'ironie très gothique.

The Horrors : V : les rois d'une pop hypnotique shoegaze et psyché, c'est leur 5ème album et c'est toujours aussi bien, à ranger aux côtés de Toy, groupe très similaire.

re-TROS : Before The Applause (Rebuilding The Rights Of Statues) : on part en Chine, carrément, et quelle claque que ce disque, sorti en fin d'année : re-TROS fait de l'électro post-punk, on va dire, mais pas un morceau ne ressemble à l'autre. Morceaux électro destructurés, titre a cappella de 5 minutes parfaitement envoûtant (ça il fallait le faire), reprise narquoise d'un obscur morceau de Bauhaus complètement transcendé, je me demande pourquoi je ne l'ai pas mis dans mon top 10 tiens.

Pale Honey : Devotion : deuxième album pour ce duo de suédoises et leur pop-rock à fleur de peau, le genre d'album qu'on ne se lasse pas d'écouter et auquel on revient régulièrement. Entêtant.

Reformations et "vieux" groupes :

Charlatans : Different Days : ça va bientôt faire 30 ans que les Charlatans ponctuent notre quotidien de leur "brit-pop" aux influences 60's et 80's, on est fan ou pas, devinez dans quel camp je me range. Leur dernier album, calme et mature, est aussi très spleeneux...bon il est excellent quoi.

Ride : Weather Diaries : personne n'aurait misé un kopeck sur leur retour et aurait pu craindre le flop Lush (un maxi et puis s'en va), mais non, Ride est non seulement revenu après 25 ans d'absence avec ce style qu'on aimait tant, mais ils ont de plus réussi à se renouveler, en ajoutant à leur shoegaze ultra-sensible une touche très actuelle (il y a un vrai renouveau shoegaze avec plein de groupes tout partout).

LCD Soundsystem : American Dream : lui aussi, on ne l'attendait vraiment pas. James McMurphy est tout simplement un petit génie du clavier, il a réussi à refaire du Bowie ou du Iggy Pop sans rien pomper, c'est dire la puissance de ses morceaux d'une inventivité rare.

Wire : Silver / Lead : je suis archi-fan depuis le début, ils seront toujours dans tous mes tops, même si pour 2017 le tempo de ce dernier album s'est considérablement ralenti, délaissant la tension omniprésente des précédents pour une musique plus calme qui laisse forcément ressortir une certaine forme de mélancolie...

jeudi 8 février 2018

Quelques petits groupes à découvrir pour 2018

Comme vous le savâtes, je suis un quinquado, c'est-à-dire un type très vieux, tout ridé, gros, chauve, malade et réac.
Et comme bon nombre de mes amis (tout aussi vieux et même parfois un peu plus jeunes) semblent plus préoccupés par la musique des groupes qu'ils écoutaient quand ils étaient jeunes, beaux et sveltes (lesdits groupes étant eux aussi devenus vieux, ridés, gros, chauves, malades et réacs), j'ai décidé de leur donner une leçon, à tous ces vieux cons rabougris du bulbe*.

Pour ce faire, je m'en vais vous conter par le menu mes dernières excitations post-post-pubères. Eh oui, malgré ma calvitie et le reste, j'ai un gros défaut : je m'excite, je m'étourdis, je m'enthousiasme, je me déchaîne tous les trois jours sur un nouveau riff de guitare, un nouveau grondement de basse, un nouveau rythme de batterie. Non pas que je sois dupe : les excités de 20 ans sont souvent touchants de naïveté, voire parfois grotesques avec leurs looks et leurs discours, mais voilà, ils ont la rage, ils ont l'arrogance et ils ont la candeur, et ça, ça vaut tout l'or du monde. Et ça me touche, moi qui ai perdu tout ça il y a bien longtemps (pleurs).

Bon suffit avec les conneries, passons à l'essentiel : j'ai choisi mes 7 derniers coups de coeur, pourquoi 7, je répondrais pourquoi pas. Ils sont tous - et c'est volontaire - dans le même genre, car il ne faut pas mélanger les torchons et les soviets, à savoir des groupes à guitare qui jouent (plus ou moins) vite et fort, qui sont capables de faire de chouettes mélodies, qui ont une putain de bonne énergie et évidemment un talent fou.
Dans le désordre.


Starcrawler : "Starcrawler"
Tout le monde en parle, mais ne crachons pas dans la soupe, c'est parfois justifié. Bon, on en parle surtout à cause de leur chanteuse, Ari de Wilde, californienne et fille d'un obscur batteur et de la célèbre photographe du même nom (que je ne connaissais, et j'ai même pas honte, moi à part Doisneau hein, tiens je vous disais que j'étais vieux). N'empêche. Starcrawler, c'est du bon gros rock, teinté de glam, de boogie woogie - non ne fuyez pas - et de punk, quelque part entre Joan Jett et Courtney Love / Hole (et Katie Jane Garside, de Daisy Chainsaw puis Queen Adreena, pour le look). Bref c'est très "viril", il y a des choeurs, des riffs de guitare saignants qui arrachent tout ; c'est sale et teigneux (mais pas bruyant, car la production est très léchée), et ça fait un bien fou d'écouter ces petits polissons.



Dream Wife : "Dream Wife"
Déjà, le nom, moi j'adore. "L'épouse de rêve", on sent là moults connotations féministes qui montrent toute la rage - et l'ironie toute punk - de ces trois demoiselles (oui, que des filles). Elles sont de Londres et font dans une pop indie super bien foutue. Allez, disons que Dream Wife, avec Goat Girl, sont les plus pop du lot (ce qui ne doit pas être rédhibitoire, si ?), et leur album contient une sacrée floppée de morceaux qu'on déguste comme un pot de Nutella acheté pas cher dans un supermarché discount après s'être battu comme des rats pour l'obtenir. Elles me plaisent bien ces petites, leur album est sorti fin janvier, juste après celui de Starcrawler.



Inheaven : "INHEAVEN"
Leur premier album est sorti en septembre dernier. Dans le genre "j'ai vachement écouté Nirvana", ça se pose-là, c'est vrai, mais j'abhorre les cyniques désabusés (comprendre les parigots, les journalistes rock, les hipsters et les vieux gros malades et réacs) qui vous disent "mmmh ouais ça a déjà été fait, moue de dégoût". Et alors, connard ? Il n'y a que 7 notes en musique et au bout de 50 ans, si tu attends encore des trucs jamais faits, tu vas passer ta vie à pleurnicher. Ce qui compte, c'est pour eux : 1 - d'y croire, 2 - d'y croire, 3 - d'y croire. Après, ça passe crème, l'énergie et la passion sont communicatives, c'est le manque de talent qui provoque l'ennui, pas le fait qu'on "copie" ou pas.
Cet album contient une mine de tubes, et en plus ils savent faire des vidéos vraiment chouettes.

(notez les pom-pom girls, ça ne vous rappelle rien ?)



Goat Girl
Des filles, encore des filles (j'adore les groupes de filles, je sais pas pourquoi, il y a une honnêteté et une absence de poses qui manque souvent dans la musique des garçons, il faudra que je fasse un article rien que les sur les groupes de filles d'ailleurs). Goat Girl est sans doute le groupe le moins énervé du lot. Leur musique est également un peu plus sombre, et en tout cas bourrée de sensibilité à fleur de peau. Pour le moment elles n'ont sorti que quelques singles, mais tous vraiment brillants. Le premier album, c'est pour le mois d'avril, et on a hâte.




Queen Zee
Bien que le nom du groupe laisse suggérer une fille comme étendard, et bien qu'il y en ait une dans le groupe, non, nous avons à affaire ici à un garçon... ou plutôt un transsexuel, enfin disons qu'on ne sait pas trop, et pour être honnête on s'en fout un peu, qu'il soit transgenre ou pas n'a aucun lien avec ce qu'il exprime par son chant. Et quel chant : on sait bien que ce qui fait la différence entre un bon groupe et un groupe génial, c'est le chant, et devinez ici dans quelle catégorie on se situe. Bref, Queen Zee n'a sorti qu'un EP et plusieurs singles, mais c'est à chaque fois une sacrée baffe dans la gueule. Leur look androgyne/glam très provoc (une vidéo d'eux, on s'en souvient) est à l'image de leur musique, mélange d'influences gothiques, punk, shoegaze, on pense un peu à Marilyn Manson mais surtout à tellement de choses qu'au final on ne pense qu'à Queen Zee. A suivre de près, et pas qu'un peu.



Wolf Alice : "Visions of a life"
Encore un groupe dont tout le monde (oui bon c'est relatif) a parlé quand leur album est sorti, en octobre. Et encore une nana qui chante, oui bon je sais. Pour elles ce n'était pas un coup d'essai, un premier album étant déjà sorti en 2016. Mais il était raté, et on l'a vite oublié. Par contre, celui-ci est un exercice de style très réussi. Explications : si on kiffe à mort le single "Yuk Foo" par sa rage punk démesurée et ses hurlements, le reste de l'album est très différent : tantôt plus pop, tantôt plus rock, tantôt shoegaze ou noise, et toujours de chouettes petites expérimentations sonores qui montrent non seulement la capacité du groupe à innover (les mauvaises langues diront qu'ils se cherchent) et à surprendre. Plus varié que les autres groupes cités ici, plus difficile d'accès aussi (sauf comparé à Yonaka), mais l'un des tous meilleurs albums de 2017, sans problème.




Yonaka : "HEAVY"
Yonaka n'a pour le moment sorti qu'un seul maxi 5 titres, mais le talent est là et bien là : le groupe sort des sentiers battus et si leur rock peut sembler assez classique de prime abord, ne vous y trompez pas : le chant est étonnant, l'ambiance générale déstabilisante, bref leur musique, arty et profonde, dès lors que l'on fait l'effort de s'y plonger un peu, s'avère très originale et bigrement efficace. Je purrais vous dire que ça me fait penser à Marnie Stern, une extra-terrestre virtuose de la gratte, mais je doute que ça parle à beaucoup de monde. Bref on attend un album ! Avec impatience !



Après, je vous aurais bien parlé des Coathangers que j'adore, mais on ne peut plus trop les classifier dans les "nouveautés"... Ou alors si, une petite vidéo rigolote pour la bonne bouche ? Allez.



* les mecs je rigole, allez quoi, ne me radiez pas de vos amis Facebook promis je le ferai plus

mardi 6 février 2018

Le rock est-il mort avec Mark e. Smith ?

En France, personne ne le connaissait, hormis deux ou trois vieux punks rabougris et quelques amoureux de musique anglo-saxonne, comme votre serviteur. Malgré tout Mark e. Smith aura eu son quart d'heure de gloire dans notre beau pays, je l'ai vu 4 secondes au Zapping, pardon dans "VU" sur France 2, preuve s'il en est que le bonhomme avait une importance certaine dans l'histoire du monde. Enfin, disons dans l'histoire de la musique alternative de ces 50 dernières années.

90% des gens qui regardent le zapping ont dû se dire "c'est qui celui-là avec sa tronche en biais". Et pourtant, si vous saviez ! (oui c'est pour vous que je fais cet article, puisque par définition ceux qui le connaissaient ne pouvaient être que des fans transis - je ne pense pas que quiconque ayant connu The Fall ait pu les détester, vu que la réaction immédiate la première fois que l'on entend leur musique est soit la dévotion hardcore, soit le rejet dégoûté puis l'oubli).

Mark e. Smith par James Rowley
Petit résumé : Mark e. Smith est un prolo teigneux de Manchester, UK, entraîné avec tant d'autres dans la tourmente punk de 1976, le mouvement punk étant, faut-il le rappeler, un coup de poing violent dans le nez de la musique pop de l'époque, un symbole de vie, de révolte, de liberté comme l'histoire (de l'art) en a rarement connus (à une échelle moindre, le grunge, 25 ans plus tard et depuis, rien, mais alors que vraiment que dalle).

Mark e. Smith, dès le départ, s'affirme encore plus punk que les punks : si les punks détestent tout le monde, lui déteste tout le monde PLUS les punks ET les "musiciens". Il refuse tout look, toute attitude, tout compromis, toute concession : il fait sa musique, ou plutôt il la crache, sans chercher à plaire à quiconque, et c'est ça le comble, c'est que ne pas vouloir plaire aux gens plaît forcément à ceux qui n'aiment pas qu'on chercher à leur plaire. Ouille, c'est compliqué.

Musique rugueuse, mal foutue, mal jouée, braillée, mais ni violente ni agressive, non : Mark e. Smith écrivait tout simplement des chansons. Simplistes, déglinguées mais toujours  avec des mélodies époustouflantes, des trucs à chantonner sous la douche, qui donnent la pêche, qui font rigoler. Il ne racontait rien, d'ailleurs on s'en foutait un peu, ce n'était pas de la poésie ni des chansons sociales, juste des trucs qui lui passaient dans la tête, des petites histoires surréalistes, de la science-fiction, va savoir.

Mark e. Smith était un type odieux mais génial (comme tous les génies) : il a usé des dizaines de musiciens, jetant les mecs (et quelques filles) comme on jette un kleenex, mais ça ne faisait pas de lui un monstre car ces types le savaient bien dès le départ : ils n'étaient pas destinés à durer et de toutes façons, aucun n'était musicien ni ne s'attendait à faire carrière. Que vous écoutiez les albums du début ou les plus récents, on ne sent absolument pas la différence de style ou de son (ou à peine), ça pouvait donc être n'importe qui (y compris moi et vous).

La mort de Mark e. Smith, détruit par l'alcool et la mauvaise hygiène de vie (les mauvaises langues diront par "la bile") est un événement parce que bon nombres de vieux cons comme moi auront sans doute le même sentiment de perte.
Je m'explique. Depuis ma prime adolescence, The Fall était un peu comme un fil rouge, le truc auquel on se retient, coûte que coûte, année après année. D'abord, dans les années 80, c'était l'un des phares de la musique post-punk qui était en pleine gloire, c'était l'actualité, et puis il y avait tous ces tubes fantastiques qu'on entendait même parfois à la radio (enfin chez Bernard Lenoir). Et puis à partir des années 90, quand le mouvement s'est éclipsé au profit du grunge et de la brit-pop, tous les groupes ont disparu, toute cette musique a disparu.
Tous, sauf un : The Fall.
Eux ils continuaient, tout pareil. Mêmes albums réjouissants, même musique, même look, même attitude. Simplement, moins de médias, ça nous obligeait à nous tenir informés. Ils ont donc d'abord représenté une certaine forme de résistance à la mode et au temps qui passe, puis celui-ci passant de plus en plus vite cette résistante s'est transformée, allons-y carrément, en pureté.
Parce qu'à 40 ans puis à 50 ans, Smith était le même, et qu'il ne cherchait même pas consciemment à résister : il s'en foutait, il démontrait que la mode n'existe pas, que la vieillesse n'existe pas : tu veux un truc, tu le fais, t'es pas content c'est pareil.




Mark e. Smith était un connard mais il était un connard lumineux, le type qu'on envie secrètement pour sa force de caractère, un modèle pour bien des musiciens mais pas seulement, une vraie leçon de vie pour tous ceux qui pensent que le look, l'attitude, le qu'en dira-t-on ont une quelconque importance, et pour ceux qui ont peur de vieillir et se sentent obligés d'adopter une attitude "jeune".

Il pondait un album tous les ans, ce qui explique la fidélité de son public, et même si tous n'étaient pas au même niveau, admettons-le, chacun renfermait des perles, et surtout on n'avait pas le temps de s'en lasser : à peine un album était bien digéré qu'un nouveau sortait.
Et on finissait par l'attendre, le "nouveau Fall", cette petit lumière de vie dans la morosité musicale, une petite étincelle qui vous disait "héhé, je suis toujours-là et je vous emmerde", une étincelle qui nous raccrochait à la liberté, à l'éternité, un truc intemporel, infini, un symbole de la vie...

Voilà pourquoi le deuil va être dur à porter, car il n'y a plus personne pour nous guider et nous démontrer que l'âge on s'en fout, que les autres on s'en cogne, que la vie est importante par ce que tu choisis d'en faire, et pas par ce que pense ton entourage. Et maintenant il va falloir apprendre à vivre sans ce rappel à l'ordre perpétuel, ce qui n'est vraiment pas du tout cool.

Fuck you, Mark, tu nous aura emmerdés jusqu'au bout*.

The Fall, "50 year old man" (2008)

I'm a fifty year old man
And I like it
I'm a fifty year old man
What're you gonna do about it?



* si je n'ai pas répondu à la question du titre de cet article, c'est exprès : à vous de trouver la réponse !