jeudi 11 février 2016

Réforme de l'orthographe : la vérité enfin révélée

Ne vous fiez pas à mon titre, c'était juste pour être bien référencé sur Google. En fait je ne voulais rien dire là-dessus (c'est le miracle Facebookrézosocio : tout le monde a son opinion, et tout le monde la donne, n'importe comment bien souvent), mais quelques arguments des défenseurs de ladite réforme revenant en boucle me hérissent le poil (que je n'ai plus très dru mais c'est une autre histoire).

Je voulais donc m'exprimer sur les deux sources principales de mon agacement :

- l'argument "la réforme de l'orthographe a déjà eu lieu au XIXe siècle et ça n'a gêné personne" : tiens donc, la belle affaire ! Cela prouve une grande méconnaissance de notre histoire. Ce qu'on oublie de dire, c'est que réformer l'orthographe en 1800, 1850 ou même en 1900 n'était pas une réforme, c'était une fixation de termes que personne ne savait utiliser comme il le faut. Parce que d'un côté, il y avait le monde des lettrés, pourcentage infime de la population, et de l'autre, tout le reste du peuple, qui écrivait plus ou moins phonétiquement (rappelons par exemple que les noms de famille ne sont figés que depuis l'apparition du livret de famille, à la fin du XIXe siècle, et que l'école obligatoire date de Jules Ferry, en 1887, mais aussi et surtout qu'en 1850 seul un français sur deux sait signer son nom, c'est-à-dire écrire, alors l'orthographe...).

Ce n'était donc pas une réforme, mais une nécessité, car il fallait bien décider quels termes on allait conserver. Alors on a gardé ceux qui étaient venus naturellement sous la plume des rares lettrés, modifiés par le temps qui passait sans que personne ne décide quoique ce soit : on constatait qu'un mot s'écrivait d'une certaine façon depuis des décennies, et on l'adoptait. Voilà la fameuse réforme, qui n'a rien à voir avec celle de 1990 qui a été décidée sur quelles bases, on se demande... et même si je ne suis pas prof, je n'ai jamais vu de ma vie quelqu'un écrire "parechoc" ou "ognon" ("onion", à la limite). Cette réforme était juste de la branlette pour se dire qu'il fallait simplifier un truc que personne ne remettait en cause, un peu comme quand on veut absolument améliorer quelque chose qui marche très bien, juste pour le fait de l'améliorer : la plupart du temps, c'est un échec et on fait machine-arrière.

Un acte de naissance en 1812 : il est indiqué à la fin le terme en usage partout :
"les susnommés ont dit ne savoir signer, de ce interpellé après lecture faite"


- on veut appliquer une réforme élaborée il y a 25 ans. 25 ans, putain, un quart de siècle ! Si on élude en premier lieu le fait que tout le monde s'en tape, de cette réforme, à un moment où on ferait mieux de se soucier de savoir comment éradiquer le terrorisme, et le fait que ce buzz subit n'en est pas un (on en viendrait même à adopter la théorie du complot : quelqu'un en haut lieu aurait intérêt à divertir le bon peuple avec des événements futiles, telle la réforme de l'orthographe), on peut se demander si la première chose à faire ne serait pas de revoir notre copie et si ce qui a été décidé en 1990 est toujours aussi pertinent en 2016.
Faut-il rappeler qu'entre-temps, internet et les smartphones sont passés par là ? En 1990, les SMS n'existaient pas, internet ne diffusait pas à vitesse grand V les fautes de grammaire, d'accord, de syntaxe, bien plus graves que les erreurs d'accents circonflexes oubliés, et rares étaient ceux qui savaient utiliser un clavier aussi bien qu'aujourd'hui (avez-vous essayé d'écrire toute une page à la main ? les doigts s'ankylosent, on n'y arrive plus, en 1990 c'était le contraire). Bref le niveau général a changé, on est de plus en plus illettrés (lire cet article édifiant sur la question), et ce qu'il faudrait corriger n'est pas forcément ce qui devrait l'être...

La diffusion de l'information sur Internet étant telle que personne n'ira approfondir les vraies modalités de la réforme mais juste retenir qu'il n'y a plus d'accent circonflexe ou qu'on vire les voyelles muettes, les traits d'union, patin coufin, les profs vont se retrouver avec des mots des parents qui contesteront les devoirs de leurs enfants mal notés par des "monsieur le professeur vous avez conter 1 point en moins a ma fille mais il y a eut la réforme et maintenant sait plus comme sa qu'on écris". A charge aux profs d'expliquer que oui, mais non, pas dans ce cas précis. Il faudra donc une bonne dizaine d'année, si ce n'est plus, aux profs pour enseigner à toute une génération d'élèves la nouvelle façon d'écrire, sans compter que tout le monde mélangera tout, entre la vieille école et la nouvelle... plus, c'est inédit par rapport aux réformes du XIXe siècle, une bonne part des profs qui refuseront tout simplement d'appliquer ladite réforme.



Je termine en disant que si je suis bien d'accord pour dire qu'une langue évolue, le meilleur moyen de constater on évolution est dans un premier temps d'autoriser dans le dictionnaire deux orthographes différentes (comme "événement" ou "évènement") pendant un certain temps, jusqu'au moment où on constate qu'il n'en reste plus qu'une seule forme et qu'on peut alors ne conserver qu'une seule orthographe dans le dictionnaire. Cela s'appelle l'évolution en douceur, en respect avec les usages et les habitudes, pas une réforme au coupe-coupe en tranchant dans le vif, ce qui ne peut qu'engendrer un fort effet de rejet ou d'incompréhension. L'évolution naturelle permet aujourd'hui de lire un livre écrit en 1800 sans rester interloqué devant ce qu'on lit, en comprenant que les choses ont évolué parce qu'elles se sont gravées peu à peu dans notre inconscient. Quant on tranche à la machette, on risque de rendre subitement obsolètes des textes écrits il y a dix ans et susciter des crissements de dents et des gémissements de douleur à la moindre lecture, que l'on soit défenseur de la réforme ou adepte de l'ancienne méthode.

Bref, à notre merveilleuse époque de bas-du-frontisme généralisé (je viens d'inventer le mot, on pourrait l'ajouter au dictionnaire non ?), où toute décision semble prise sans le moindre recul, je crois que la première réponse à cette réforme serait, avant de l'abandonner ou de l'adopter, tout simplement de se replonger dedans pour la valider ou l'invalider, car enfin, si on a attendu 25 ans pour d'un seul coup se réveiller en se disant "ah mais y'avait une réforme, on l'avait oubliée, ah ben si on la remettait en place", c'est dans doute parce qu'elle n'était pas si bonne que ça, non ?!

Ou alors, si nos élites sont trop effrayées par le niveau général culturel du citoyen moyen de 2016, plutôt que de massacrer des mots que personne n'a jamais écrits de la façon dont on voudrait qu'ils le soient (hormis quelles exceptions, je suis bien d'accord), j'ai une solution : on n'a qu'à tous parler anglais, et basta.

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