mercredi 20 avril 2016

Le retour de Lush après 20 ans d'absence

"Blind Spot" EP
Critique


L'amateur de rock qui a roulé sa bosse (traduction "vieux et blasé" ou "quinquado") a ingurgité depuis des lustres des milliers d'albums, et il connaît par coeur les chefs de file des divers mouvements qui se sont succédés au fil des ans. Son niveau d'exigence est aussi devenu proportionnel à la masse de ses connaissances, et son oreille est devenue impitoyable, notamment quand un groupe disparu se reforme quinze ou vingt ans après avoir cessé toute activité. Que ce groupe se contente de refaire quelques concerts, et il est digne de son amour éternel, la cavalcade nostalgique n'ayant pas été ébranlée. Mais que ledit groupe, ô sacrilège, veuille reprendre les choses là où il les avait laissées (non mais quelle arrogance !) et il sera sans pitié. Dans les années 2000, une forte proportion de groupes des années 80 se sont reformés, et dans les années 2010, il semblerait que ce soit de plus en plus le cas de groupe des années 90.
Nous parlons en l'occurrence ici de Lush, le groupe shoegaze le plus brillant de son époque aux côtés de My Bloody Valentine, un groupe qui a délivré d'innombrables pépites ayant marqué la jeunesse du chroniqueur à la peau rèche et au poil dru.
En 2016, Lush s'est reformé. Sans Chris Acland, suicidé et remplacé par le batteur d'Elastica, Justin Welch, mais toujours avec le trio de base : la belle Miki aux cheveux rouges redevenus noirs, l'âme créatrice du groupe Emma Anderson, et enfin Phil King, le bassiste arrivé après le premier album, en 1992. Le groupe s'est réuni et a accouché, à défaut d'un nouvel album, d'un "Blind Spot" qui ne contient que 4 titres. Son effet est immédiat : rien n'a changé. Et tellement rien, que le critique blasé, perplexe, oscillera entre une joie toute naturelle doublée d'un grand "ouf" de soulagement (guitares parfaites, mélodies impeccables, rien de travers), et une déception aussi cruelle que les vingt années passées à attendre (c'est neuf mais ce n'est pas nouveau, alors tant qu'à écouter Lush, autant revenir aux morceaux qui ont façonné sa jeunesse, on a autre chose à faire en 2016).
Le lecteur de cette chronique choisira lui aussi son camp : s'il découvre Lush pour la première fois, il sera probablement séduit et enchanté par cette pop douce-amère brillante et originale, ce qui l'encouragera à se tourner très vite vers les albums originels. S'il ne les découvre pas, ces quatre malheureux morceaux ne l'empêcheront pas de se dire que, quand même, c'était mieux avant, simplement parce qu'avant, c'était avant. Et que lorsqu'on prend de l'âge, la mélancolie et la nostalgie prennent le pas, souvent bien malgré soi, sur la raison.

Petit précis historique


Lush est un groupe anglais, produit typique de l'Angleterre, le pays qui a vu naître les Beatles et dont la tradition mélodique va de pair avec l'inventivité et la hype, sans jamais délaisser la colère ou la rébellion.
A la fin des années 80, l'Europe s'ennuyait à mourir : la new-wave s'était considérablement affadie, le punk était bien loin et plus rien d'excitant ne sortait des ondes. Mais d'un seul coup, vers 1988, on vit apparaître simultanément des gens qui voulaient bouger, danser, suer et ne penser à rien : la house music était née et d'innombrables groupes réputés sombres se mirent à se teindre aux couleurs de l'arc-en-ciel.
En parallèle, d'autres, sans doute plus cérébraux, réinventaient le bruit en électrisant leurs guitares comme personne ne l'avait jamais fait : le larsen devenait un art, et il permettait à ceux qui l'utiliser de se concentrer sur leurs pédales d'effet sans jamais avoir à affronter le public les yeux dans les yeux. Ces groupes étaient constitués de doux rêveurs, de garçons et de filles profondément désabusés, encore très "new-wave" par le côté sombre de leur musique, mais désireux de sensations fortes et d'une énergie éuphorisante dénuée de toute agressivité, véhiculée donc par les guitares.
Le mouvement "shoegaze" était né (voir mon article sur DIIV).



Baby Face se forme en 1987. C'est un quintette londonien de trois filles et deux garçons. Après avoir laissé la chanteuse Meriel Barham prendre la tête des Pales Saints, qui auront aussi leur heure de gloire, il se renomme en Lush.
Plusieurs EPs vont les propulser très vite parmi les incontournables de ce nouveau moment musical très particulier, inédit dans l'histoire du rock, qu'on nomme pour le moment noisy-pop. Sans compter que Lush a en plus pour lui cette alternance de voix féminines éthérées unique en son genre.
Ils seront parmi les premiers à sortir un album, Gala, simple compilation de leurs singles, sur le mythique label 4AD qui sent bien, dès le départ, que cette nouvelle musique va durablement compter. D'autres suivront : Ride, My Bloody Valentine, Chapterhouse, Swervedriver...

En 1992, Lush sont véritable premier album, "Spooky", très attendu et peut-être un peu trop car il ne reçoit pas les éloges auxquelles tout le monde s'attend. Reste qu'aujourd'hui, on ne comprend pas trop pourquoi, car l'album est tout simplement formidable. Puis le groupe change de bassiste, et deux albums vont suivre, qui délaissent peu à peu les larsens pour une pop de plus en plus lumineuse et accessible à monsieur tout le monde. "Split" en 1994, puis "Lovelife", en 1996 achèvent de les consacrer stars planétaires de cet "indie rock" devenu un courant musical normé. En 1996, c'est également la sortie de "Topolino", excellente compilation de faces B digne d'un album à part entière.

Mais les choses se gâtent. Emma, fatiguée, envisage de quitter le groupe et donc de mettre à l'aventure Lush. Elle n'aura pas le temps de prendre sa décision car à l'issue d'une tournée américaine, à la fin de cette même année 1996, survient un drame brutal : Chris Acland, le batteur, se suicide par pendaison. Lush cesse alors toute activité, et l'annonce de la fin du groupe en 1998 ne surprend personne.

L'époque a de toutes façons changé, et l'on peut légitimement se demander si la musique de Lush aurait survécu à la fin de la britpop qui, avec Blue, Suede et consorts, va disparaître à la fin des années 90 au profit des revivals "rock", électro d'un côté et post-punk de l'autre, qui vont mener la danse pendant les années 2000.
Chaque membre continuera plus ou moins dans l'industrie de la musique, sans rien de notable et en toute discrétion.

Voilà pourquoi la reformation de Lush, annoncée fin 2015, a entraîné chez tous les quinquados nostalgiques de cette période un véritable enthousiasme.
A titre personnel, c'est pour moi le souvenir d'une interview dans une chambre d'hôtel du Marais, avec Emma et Chris, et de deux choses qui m'ont marqué : lorsque je leur avais montré l'album que je venais d'acheter (The Slits - Cut) et qu'ils le passaient le soir-même chez Lenoir sur France Inter où ils étaient invités à faire la programmation, et le regard horrifié de Chris à ma question "avez-vous déjà pu imaginer que Lush puisse s'arrêter un jour" (question très con vu qu'ils étaient en pleine ascension).



Quelques superbes pochettes dont certaines signées V23, marque de fabrique du label 4AD

Quelques morceaux phares

Sweetness and light ("Gala")


Superblast ("Spooky")


Hypocrite ("Split")



Ladykillers ("Lovelife")


Out Of Control ("Blind Spot")


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