mardi 26 avril 2016

Saul, part 2 ("Le fils de Saul")

De "Better Call Saul" au "Fils de Saul" il n'y a aucun pas à franchir, et je ne le franchis donc pas (mon humour a des limites).

Donc, "Le Fils de Saul" a obtenu le Grand Prix du festival de Cannes l'année dernière, et c'est foutrement mérité. Le pitch est simple : à Auschwitz en 1944, un détenu juif reconnaît le cadavre de son fils (planera néanmoins un doute le long du film), et cherche par tous les moyens à le faire enterrer selon les rituels de sa religion.  Evidemment, dans un camp d'extermination où tout cadavre est voué à finir dans des fours crématoires, ce n'est pas la chose la plus facile à réaliser...

Mais cela n'est, au final, qu'un prétexte au film. J'avoue avoir eu une certaine appréhension au moment de cliquer sur "play". On sait à quoi s'attendre avec ce genre de film, on ne le regarde d'ailleurs pas vraiment pour se distraire et encore moins pour se détendre, et si l'on s'attend à voir les scènes les plus horribles que puisse appréhender l'âme humaine, on se demande comment elles seront filmées. Le résultat sera-t-il tout simplement insupportable car trop choquant, ou cela sera-t-il raté et donc extrêmement décevant... car on n'a pas le droit de rater ce genre d'histoire, de ne pas être fidèle à la réalité ou pire encore de la trahir.

Tout est donc centré sur Saul, et la grande réussite du film est de rendre au mieux l'ambiance qui pouvait régner dans un camp de la mort. J'ai lu beaucoup de témoignages et d'analyses sur les camps, mais jamais je n'avais pu appréhender avec autant de justesse (enfin, c'est ce que j'imagine), ce que cela pouvait être. Et j'en ai d'ailleurs été assez étonné : ce que l'on ressent plus que tout, ce n'est pas l'horreur, pourtant omniprésente, mais seulement l'absence de vie, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Tout est filmé caméra sur l'épaule, à hauteur de visage, et l'on suit uniquement Saul pendant les 48 heures que dure l'histoire, partout où il va. Derrière Saul, autour de lui, ce sont très souvent des images floues, lointaines. Ce système, qui j'ai cru comprendre a été l'objet de quelques reproches (volonté de faire du buzz, du choc, alors que je pense que c'est tout le contraire), est pourtant à mon sens le plus efficace : il nous met à la place du personnage, nous sommes quasiment dans son champ de vision, et ce qui est flou pour le spectateur n'est pour Saul que scènes banales auxquelles il ne prête plus attention, comme par exemple les corps des gazés, entassés à la sortie de la chambre à gaz ou traînés par les membres du Sonderkommando, dont il fait partie.
Ce ne sont d'ailleurs plus des individus, ce sont des "pièces" comme les détenus les appellent eux-mêmes, comme s'il s'agissait de vulgaires bout de bois. C'est presque ce que l'on ressent : du désintérêt quant à ces visages entr'aperçus, ces vêtements fouillés et collectés, ces rangées d'individus fondus en une masse anonyme sur le point de perdre la vie.
Des pièces.
Et c'est à ce moment-là que l'évidence saute aux yeux : aucun être humain normalement constitué ne pourrait survivre dans un tel environnement sans réagir de cette façon, sous peine de devenir fou. La seule protection mentale possible face à l'abjection, c'est bien évidemment la déshumanisation et l'absence de toute compassion.

Un autre élément marquant du film est l'agitation perpétuelle qui règne dans le camp : des ordres lointains qui claquent, des aboiements de chiens, des coups de feu, des cris, et partout des gens, dans tous les sens. Saul sait où il se déplace, mais pas nous : partout des prisonniers en loques, des SS, des déportés qui arrivent, se déshabillent, tout se mélange, des gens courent, d'autres tracent leur chemin, lentement, c'est un gigantesque bordel qui donne le tournis. On est également saisis par le mélange des nations et des langues : de l'allemand, du hongrois, du polonais, plein de langues et des détenus et des gardiens qui ne se comprennent pas, il faut sans arrêt faire appel à un traducteur, d'où cette impression accentuée de bordel généralisé.

On perçoit enfin, et c'est dans doute là que le film est le plus réussi, la précarité de la vie de Saul : chacun survit, personne n'en a rien à faire de personne, le seul souci étant de vivre. Il n'y a pas d'amis réels, même si l'on ressent parfois une certaine solidarité, ou du moins le besoin de l'autre parce qu'il peut vous être utile dans votre survie, pour les petites magouilles du quotidien. On est très surpris par ailleurs par la relative liberté de mouvement des détenus : Saul fait un peu ce qu'il veut, la scène où il cherche un rabbin parmi un convoi de fusillés (parce que "les fours sont pleins" !), à seulement quelques mètres du lieu d'exécution, est surréaliste, et il manque d'ailleurs le payer très cher.

C'est un fait confirmé à chaque moment : un détenu n'est rien, on le trimbale où on veut quand on est un kapo ou un SS, et tout peut arriver. Saul manque à ce moment-là de se faire éliminer et tout se joue en l'espace de quelques secondes, c'est la chance ou la mort... mais lui ne fait presque rien pour éviter son destin.
On comprend qu'il n'a plus peur, puisque la peur perpétuelle est handicapante, elle devient nuisible à la survie. Alors il en a juste pris son parti, il est comme un bouchon en liège sur l'eau, il ballotte de tout côté au gré des vagues : tant qu'il est en vie, il vit, mais il sait qu'il peut mourir d'un instant à l'autre, selon le bon vouloir du nazi qu'il aura en face ou tout simplement à cause de la malchance.
Alors il essaye, parce qu'il n'a plus rien à perdre. Il n'est plus humain, il est une machine dont le principal souci est de continuer à fonctionner, et il n'a plus de sentiments, comme tous les autres détenus. La seule émotion que Saul délivre à la caméra se situe d'ailleurs à la toute fin du film.

Le fils de Saul est un film marquant que vous ne serez pas prêt d'oublier, et s'il est dans un sens moins "sensationnel" ou horrifiant que la Liste de Schindler (certains lui reprochent de l'être trop, ce que j'ai du mal à comprendre), il n'en est que plus mortifère, vide, impitoyable de froideur. On n'en sort pas bouleversé, non, mais plutôt tétanisé, probablement parce qu'on a mesuré (autant que cela puisse être possible...), ce qu'ont pu ressentir les malheureux passés par ces camps.

Après ça, les effets de caméra, le scénario (l'histoire de cet homme qui cherche juste à donner une sépulture à son fils, geste dérisoire qui lui fait risquer une vie déjà précaire est finalement assez touchante, et même les actes de résistance et de révolte) ou tout ce que l'on veut, passent largement au second plan.



Bande-annonce

1 commentaire:

  1. Le film fait référence à des photographies prises dans les camps. Il y a un bouquin qui en parle, Images malgré tout, de Didi-Huberman. http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2050

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