lundi 16 mai 2016

Faut-il aller voir "Merci Patron" ?

On est en droit de se poser la question en effet, si l'on est un adepte de la Manif Pour Tous, de Marine Le Pen, de Valeurs Actuelles, du libéralisme effréné, bref si l'on est un doux enculé. Notez le "doux" que j'utilise volontairement au cas où l'on veuille me faire un procès, la liberté de penser et d'écrire ce que l'on veut étant peu à peu remise au placard. "Doux" est un terme affectueux, qui confère au terme assez grossier d'enculé une certaine altération (j'avoue, j'aime tout le monde).

Bref. Si l'on est comme ça, en effet inutile d'aller voir "Merci Patron !", on pensera qu'il ne s'agit que d'un complot de gauchistes dangereux, le couteau entre les dents.
En revanche, si l'on a eu, un jour, il y a 72 ans, des idées vaguement de gauche (et même du centre ou d'une droite modérée, allez, soyons fou), et que l'on se sent aujourd'hui paumé, incapable malgré soi de se dire qu'il y a encore quelque chose à sauver dans les mondes politique et économique qui nous gouvernent, alors oui, on doit foncer voir "Merci Patron", une oeuvre salutaire qui aura non seulement le mérite de faire marrer un bon coup, mais aussi de donner un peu - et ce n'est pas rien de le dire - d'espoir.

"Merci Patron !" est un documentaire qui passe dans les salles de cinéma qui veulent bien le passer, autant dire que pour le voir près de chez vous, si vous n'êtes pas Parisien (parigots têtes de veaux), nécessitera de bien surveiller l'actu via les réseaux qui vont bien (ici par exemple), mais aussi de réserver votre place (votre serviteur s'est fait refouler pour cause de surabondance de spectateurs, et il a dû attendre 10 jours avant une autre diffusion) et de ne pas faire fine bouche sur la date qu'on vous propose (si vous avez piscine, reportez).

La séance que j'ai pu voir était proposée avec un débat, on a donc pu avoir droit en sus à une petite présentation, et à aucune pub avant le film (ça c'était bien aussi). J'avoue ne pas être resté très longtemps au débat, j'avais piscine le lendemain.

"Merci Patron !", c'est l'histoire du réalisateur, François Ruffin, un brave gars bien de chez nous (lors du débat on nous a affirmé que lorsqu'il invitait quelqu'un à bouffer, il lui faisait du cassoulet en mettant directement la boîte dans une casserole, à la bonne franquette quoi - je n'aurais peut-être pas dû dire ça vous allez fuir), qui est parti en guerre contre les abus il y a déjà quelques années.

Il a monté un journal, "Fakir", une sorte de Charlie Hebdo en moins cynique et moins professionnel (ce n'est pas péjoratif) avec la participation de bon ombre de bonnes volontés, et il est aussi à l'origine de Nuit Debout (j'ai bien dit à l'origine, mais c'est pas lui le chef ! Y'a pas de chef). Son seul désir, si j'ai bien compris : unir tous les gens qui luttent ou qui voudraient lutter, fédérer les idées et créer un rassemblement de toutes les contestations, et unir les milieux populaires et la petite bourgeoisie, qui ensemble forment la meilleure parade contre les tout-puissants. Lesdites contestations étant grosso modo alter-mondialistes, écologiques, anti-capital, anti-libérales... bref de gauche, mais d'une gauche qui n'existe plus depuis longtemps, dévorée par les enarques, les écoles de commerce et qui lèche les bottes des grands patrons, du CAC 40 et de tout ce qui s'enrichit sans scrupules pour son propre profit.

Le sujet du documentaire est très simple : Ruffin et son équipe vont mettre en place tout un stratagème pour sauver une famille de ch'tis de la perte de leur maison, en leur évitant non seulement de se retrouver à la rue, mais aussi de retrouver une vie digne, avec un vrai travail et des revenus. En parallèle, il dézingue avec jouissance Bernard Arnault, pour certains un modèle, mais en réalité une vraie ordure qui devrait croupir en taule au lieu de se baigner dans du champagne (c'est une image, je ne sais pas dans quoi il se baigne). Ce type brise des vies partout sans les moindres scrupules, et il ne peut arguer de son ignorance tant il est attaché à son image : le film en fait d'ailleurs la preuve avec panache.
Avec lui, au passage, le gouvernement "socialiste" qui devrait vraiment virer le terme "social" de son nom.

Bref, Ruffin est un Robin des Bois moderne, même s'il s'en défendrait sûrement car on sent bien sa modestie et son honnêteté en toutes circonstances.

Ruffin dans une séance mémorable du film

Le film a déjà été vu par 400 000 personnes, rien que par le bouche à oreille et par quelques rares articles de presse, mais on comprend pourquoi : après l'avoir vu, vous aurez perdu une bonne partie de votre cynisme, de votre désespoir, de votre déprime, de votre àquoibonnisme. Certes, "Merci Patron"  ne donne pas de solutions, il traite juste un cas individuel, mais ça fait réfléchir.

Depuis deux mois qu'on assiste à des manifs et à des tabassages policiers, depuis deux mois que Nuit Debout tient debout, à Paris, Rennes, Nantes, Marseille, Toulouse, partout, il ne faut pas être sorti de Saint-Cyr pour constater que nous vivons quelque chose qui n'était pas arrivé depuis bien longtemps. "Merci Patron" en est un peu l'étendard, ou le déclencheur, et même si comme moi vous n'avez pas des masses la mentalité AMAP / dreadlocks / peace and love, même si vous n'êtes pas un anarchiste, un militant du parti communiste, un activiste gay, un punk à chien (il y en a mais ils ne sont pas forcément les plus représentatifs de Nuit Debout) mais juste quelqu'un qui souhaiterait un avenir meilleur pour ses enfants et un retour de valeurs comme la solidarité, l'humanité, le respect (en résumé "liberté, égalité, fraternité", si ça vous dit encore quelque chose), alors ça vaudra la peine de vous déplacer. Puis de réfléchir.

Alors oui, haut et fort, on peut le dire : "Merci, François" !

La bande-annonce du film


François Ruffin chez Ruquier, une interview très intéressante


1 commentaire:

  1. ça, c'est joliment dit, j'ai retrouvé dans cet article tout ce qui fait du bien dans la salle de ciné. J'ajouterai même qu'on a du mal à croire que c'est un documentaire, tellement Arnault n'hésite pas à céder à l'outrance et à la caricature... Très bien fait, dé-désespérant, quoique par la suite on puisse se poser la question de notre faiblesse commune à se laisser bouffer par des pétochards de cet acabit !

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