mardi 13 mars 2018

Le problème Cantat

Le rock est parsemé d'histoires tragiques, et parfois sordides. C'est le cas pour Noir Désir et plus particulièrement pour Bertrand Cantat, son chanteur, idole des révoltés, chantre d'un rock alternatif français brillant et intelligent. Chanteur charismatique, belle gueule, porte-parole de tous ceux qui n'acceptent pas le système, Bertrand Cantat n'était qu'un homme comme un autre, avec ses failles et il a un jour commis l'irréparable : tabasser sa compagne, Marie Trintignant, une actrice qui était un peu, comme lui, l'incarnation d'une certaine forme de rébellion à l'ordre établi. Il l'a frappée, et il l'a laissée mourir. On ne reviendra pas sur sa culpabilité, elle a été prouvée. Il a été condamné en conséquence, trop peu selon certains, mais ce n'est pas le sujet : la justice est passée, et il a purgé sa peine.

Mais depuis plusieurs années, la pilule ne passe pas. Aujourd'hui ce sont surtout les féministes, qui ayant le vent en poupe s'agitent dans tous les sens, voulant interdire à Cantat de continuer à chanter et à se produire sur scène. Mais il n'y a pas que les féministes à vouloir renvoyer Cantat dans l'ombre, il y a aussi de nombreux ex-fans, et toute une multitude de gens, pro ou ignorants de Noir Désir.



Bertrand Cantat a publié sur Facebook une réponse à cette nouvelle tempête qui lui souffle dans la gueule, et sa lettre m'interpelle, car une phrase est, à mon sens, profondément à côté de la plaque. Je suis très étonné, d'ailleurs, que depuis tout ce temps, personne n'ait réussi à mettre des mots sur le "problème Cantat", qui me semble évident. On a d'un côté de gens qui disent "il a payé sa dette, il est normal qu'il continue à chanter", et d'autres qui disent "il a tué quelqu'un, il n'a plus le droit de chanter, peu importe qu'il ait payé sa dette ou non". C'est quand même un poil plus complexe que ça.

Précisons d'abord que je n'ai rien contre Bertrand Cantat, je ne fais pas partie de ces furieux qui voudraient bien sa peau (oui, je sais on vit une époque en noir et blanc ou si on n'est pas pour on est contre, mais je résiste, tant pis si des abrutis ne comprennent pas ce que je veux dire). Son histoire a rendu tout le monde malheureux et n'a fait que des victimes : Marie Trintignant, sa famille, la seconde femme de Cantat dont le suicide est sans doute lié à toute cette histoire, les fans de Marie Trintignant, mais aussi les membres de Noir Désir, qui ne s'en est pas remis, et enfin les fans de Noir Désir. L'échelle n'est pas la même pour tous, bien sûr, mais on a envie de dire "quel gâchis". Un vrai sentiment d'écoeurement.

Non, la vraie question qui se pose ici est : "A-t-on vraiment payé ses fautes si l'on a payé sa dette à la société ?". Peut-on, après avoir purgé sa peine, redevenir blanc comme neige, on tire un trait et on oublie le passé ? La réponse est très souvent négative, et elle ne l'est pas seulement pour les coupables : elle l'est aussi pour les victimes d'erreurs judiciaires, avec les proches, la famille, les amis, parce qu'on n'efface pas la mémoire collective, le trauma, les soupçons, le souvenir, et surtout on n'efface pas l'absence : Marie Trintignant est morte, elle n'est pas réapparue quand Cantat est sorti de prison. Cela suffit à entretenir le souvenir, et ça l'entretiendra tant que son meurtrier sera vivant, car sa simple existence, la simple mention de son nom, rappellera immédiatement ce qui s'est passé à tout le monde, dette payée ou pas.

J'ai voulu à mon tour réagir car j'ai trouvé une phrase gênante dans la lettre de Bertrand Cantat : quand il écrit "au même titre que n'importe quel citoyen". Mais non Bertrand, tu n'es pas n'importe quel citoyen, il est bien là le problème ! Tu as été un héros, et ça tu ne pourras jamais l'enlever des mémoires. Les gens ont le sentiment d'avoir été trahis, car un héros, par définition, est pur et infaillible, il gagne tout le temps, c'est un modèle. Un héros ne trahit pas ceux qui croient en lui, et tu ne pourras rien y changer : tu nous as trahis, même si c'est malgré toi. Tu es un personnage public, et tant que tu resteras public, tu susciteras la douleur, même si tu te mets à chanter l'amour, la repentance, les petits oiseaux ou que sais-je. Tu réveilleras toujours les souvenirs de Marie, que tu le veuilles ou non. La question n'est pas de savoir si tu as payé ta dette, la question est de respecter une forme de pudeur vis à vis de toutes les victimes collatérales, et je ne parle pas que de la famille proche mais de tous ceux qui ont acheté tes disques : en te faisant discret, car c'est la seule façon de te faire oublier et par conséquent - attention je mets des guillemets - de te faire "pardonner".


Mais ce n'est pas nouveau, cette situation, on a des exemples : dans l'affaire d'Outreau, plusieurs accusés ont ensuite été déclarés innocents. Idem dans l'affaire Grégory Villemin. Idem dans l'affaire Patrick Dils. Que sont devenus tous ceux qui ont été accusés un jour à tort avant d'être absous ? Ils ont refait leur vie, ils ont déménagé, quitté leur région, ils sont repartis de zéro loin, ailleurs, en tout anonymat. Beaucoup ont perdu leur épouse, leurs amis, la garde de leurs enfants et malgré tout cela ils sont innocents. Et puis on pourrait aussi évoquer tous les artistes qui ont épousé la cause de Pétain pendant la deuxième guerre mondiale. Leur souvenir est encore douloureux 80 ans après, les soupçons pèsent toujours, et pourtant on ne parle que de leurs idées, alors qu'ils n'ont jamais tué personne. A l'issue de la guerre, on a ainsi exécuté un écrivain comme Raymond Brasillach, qui n'était qu'écrivain et journaliste et qui n'a jamais tué personne, même s'il diffusait ses idées nauséabondes dans ses articles. Est-ce juste ? Céline quant à lui a vu sa carrière terminée après-guerre, même si on peut encore l'admirer pour "Voyage au bout de la nuit", est-ce plus juste ?


Alors toi, qui a VRAIMENT tué quelqu'un ? Tu ES coupable, et tu voudrais que tout redevienne comme avant ? On sait bien que tu as payé ta dette, et on ne peut pas t'en vouloir d'être sorti de prison et de vouloir continuer ta vie, non, mais on peut t'en vouloir de vouloir continuer à faire "ton métier", car ce n'est pas un métier comme les autres : tu es musicien, c'est-à-dire "homme public", "idole", "star". Non. Ce n'est plus ton métier, et tu devrais en changer pour quelque chose de plus discret. Un musicien, ses chansons passent à la radio, on l'entend de loin, de très loin, et partout, tu ne peux rien y faire. Et il est difficile de se boucher les oreilles pour ne pas l'écouter : rien de plus agaçant que devoir supporter un morceau de musique que l'on n'aime pas, alors quand celui-ci ravive le souvenir d'un meurtre, de la trahison de l'un de ses héros, c'est encore pire, est-ce que tu peux comprendre ça ?

Tu ne pourras jamais dissocier ton art de ton geste fatal tant que tu te rappelleras à notre souvenir, c'est comme ça, personne n'a un bouton "rewind" dans le cerveau. Tu n'existes plus car tu t'es dédoublé : il y a le Cantat chanteur de Noir Désir, génial quand il chante "Un homme pressé" ou "Tostaki", et puis il y a son double maléfique : toi. Le premier est mort, il ne reste que le deuxième, personne n'y peut plus rien, tu ne peux pas revenir en arrière.

Fais de la peinture, écrit un bouquin, devient mécano ou agriculteur, fais ce que tu veux mais tu ne peux plus être un homme public, contrairement à tout musicien dont c'est le but premier : se produire devant un public ou vendre un disque à son nom. Réfléchis à ce que tu veux, il y a deux possibilités : si tu prends la bonne décision, dans 30 ans, quand tu seras vieux, peut-être que l'on pourra dire "pauvre Cantat, il a dû interrompre sa carrière mais c'est tout à son honneur d'avoir su se faire discret". Sinon, on risque de dire "ce type nous a emmerdés pendant des années à s'accrocher à tout prix à son passé, c'était insupportable car c'était comme s'il retournait sans cesse le couteau dans la plaie, à chacun de ses passages tout le monde en parlait". A toi de faire un choix et crois-moi, je suis un modéré comparé à ceux qui voudraient bien te refaire un procès ou te clouer au pilori, je t'aime bien car j'ai bien conscience que tout le monde peut déraper un jour sans être forcément un salaud ignoble, mais te voir sur scène, entendre un de tes morceaux à la radio ou simplement savoir que tu te produits en concert, guitare à la main, crée en moi un profond sentiment de malaise. Tu n'as plus ta place dans l'espace public, accepte-le simplement et modestement, passe à autre chose, et tout ira mieux pour tout le monde.

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